Témoignages de trois jeunes migrants – Première partie

Dans l’agglomération rouennaise, vous ignorez peut-être la situation de détresse qu’endurent certains de ses habitants. C’est le cas de nombreux jeunes migrants. Qu’ils soient seuls, livrés à eux-mêmes ou avec leur famille, ils ont tout quitté pour venir ici. Mais quel accueil leur est réservé dans notre pays ? A travers les périples de trois jeunes lycéens vous allez pouvoir découvrir leur vie. C’est grâce à l’aide précieuse des bénévoles du Réseau Éducation Sans Frontière que vous pouvez aujourd’hui lire les témoignages de ces jeunes migrants. Ils ont accepté, malgré les difficultés qu’ils ont rencontrées, de partager leur histoire avec nous. Fin octobre 2017, j’ai eu la chance de rencontrer ces trois jeunes, qui m’ont gracieusement permis de les interviewer.

Cet article se déclinera en trois épisodes puisque les situations de ces jeunes, certes similaires, sont toutes uniques et singulières.

Après le démantèlement des bidonvilles de Calais et de Paris, des Centres d’Accueil et d’Orientation (CAO) ont été créés en Normandie. En novembre 2016, on comptait 603 migrants dans les CAO normands, dont 113 étaient des mineurs en Seine Maritime (1). Mais ces dispositifs ne sont pas suffisants.

Albert*, jeune Guinéen, mineur isolé de 16 ans et demi

Albert est arrivé à Rouen en octobre 2016. Il a quitté son pays à cause d’une situation familiale compliquée. Sa mère est morte quand il était plus jeune. Il raconte : « J’avais une deuxième maman, c’était ma belle-mère. Tu sais c’est un peu comme ça en Afrique, mon papa avait deux femmes. Donc j’étais un peu maltraité par celle-là et ça ne se passait pas bien. » C’est pour ces raisons qu’Albert a voulu venir faire des études en France. Il ajoute : « J’ai même laissé l’école pendant huit mois avant de partir, je n’avais plus de soutien. »

Albert me raconte les difficultés rencontrées lors de sa scolarité à Conakry, capitale de la République de Guinée. Dans les écoles publiques, « tu vas avoir 100 à 150 élèves dans une seule classe avec un seul professeur, c’est pas facile ». Il ajoute qu’il n’y a pas assez d’écoles publiques, celles-ci sont saturées et on ne peut y étudier que le matin ou l’après-midi. Et tout le monde n’a pas les moyens d’inscrire ses enfants dans des écoles privées.

Albert est donc parti chez sa tante malienne. Il lui a expliqué qu’il désirait partir en France. Celle-ci l’a aidé. Elle a organisé et payé le voyage. Il est venu seul en France. En voiture il est allé de la Guinée au Mali, puis en Algérie et au Maroc (où il est resté deux mois). Ensuite, comme de nombreux migrants, Albert a risqué sa vie pour traverser la mer Méditerranée. En décembre 2016, le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés estimait le nombre de victimes en Méditerranée, cette année-là, à plus de 5000. « C’est le pire bilan jamais observé pour une année », a déclaré le porte-parole du HCR, William Spindler (2).

Albert a donc traversé la mer, sur un zodiac : « Heureusement, je ne me suis pas noyé dans la mer, parce qu’il y a des naufrages… C’était dur, quand même ! Il y avait des grosses vagues : 5-7 mètres, tu peux ne pas t’en sortir. Déjà moi, je sais pas beaucoup nager, comment tu vas faire en pleine mer, si il n’y a pas de sauvetage vite fait, c’est pas facile. Le voyage c’est un long parcours, qui est dur. Ça a duré quatre mois et quelques semaines. »

En Espagne, à Séville, une association voulait aider Albert à rester. Mais il désirait venir en France : « Mon rêve depuis que j’étais parti c’était de venir en France pour poursuivre mes études parce que la Guinée c’est un pays Francophone. » Il est donc allé jusqu’à Paris en Train. Il raconte ce que le frère d’un ami du voyage lui a conseillé : « Il m’a dit, ici Paris c’est saturé, il y a du monde. Il faut pas que je reste ici, il faut plutôt que j’aille en province, il m’a proposé Rouen, Caen… J’ai dit Rouen et je suis venu là en train. »

Albert s’est renseigné, il a trouvé l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) et leur a tout expliqué. A son arrivée, il n’avait aucun papier : pas de carte d’identité, d’acte de naissance… L’organisation de solidarité internationale Médecins Du Monde l’a aidé dans ses démarches de demande de carte consulaire (remplace une carte d’identité, un passeport et permet de circuler lors d’un séjour à l’étranger, elle est obligatoire pour l’obtention de divers documents consulaires par exemple).

Au mois d’avril, Albert a fait une demande de passeport au consulat de Guinée à Paris. Il est désormais en attente de son passeport. Grâce à Médecins du Monde, il dispose des services d’une avocate qui l’accompagne dans ses démarches.

Lorsqu’il sera en possession de son passeport, son avocate saisira le juge des enfants, et il pourra normalement se représenter à l’ASE, qui le prendra en charge (logement en hôtel, éducateur…). Les éducateurs accompagnent les migrants dans leurs démarches, pour les inscriptions, ils signent en tant que responsables légaux…

La crainte de vivre sans papier n’est pas l’unique préoccupation quotidienne d’un migrant. A son arrivée, avant que sa situation ne s’améliore, Albert a vécu à la rue. Il relate son expérience : « Je suis venu à Rouen, j’ai vu beaucoup de mineurs qui dorment ici à la rue, sous les ponts, à l’hôpital Charles-Nicolle. Moi aussi j’ai déjà dormi là-bas, à l’accueil, on s’allonge pas hein. Tu t’assoies dans les sièges et tu restes là, parce qu’il fait chaud. Ils nous acceptent le soir, mais à 6h, on sort. On attendait le camion sur une place de marché, à 20h il distribuait de la nourriture, du pain… Je mangeais grâce à cela. Ça a duré au moins trois semaines ou un mois. J’avais trouvé encore plein plein de mineurs qui étaient là, en attente d’être mis à l’hôtel. Mais ici, c’est comme ça. Les bénévoles, dans les associations, ils nous cherchaient des solutions… »

Albert n’a pu commencer à étudier qu’en janvier 2016. Il est entré en 3e au collège Barbey d’Aurevilly. Il participait à des cours de Français Langue Seconde, puisqu’il venait d’un pays étranger francophone. Albert me dit comment il a obtenu son brevet : « J’étais motivé et j’ai eu un peu des bonnes notes. Au début, ils avaient dit que moi, ce n’était pas la peine que je fasse le brevet : je vais faire le Certificat de Formation Générale. Mais moi je leur ai dit que je vais essayer de faire le brevet. » Effectivement, il me raconte qu’il a obtenu son « Brevet avec la mention Assez Bien ! » Il me dit qu’avec les autres élèves, malgré des débuts compliqués à cause de la langue, tout se passait bien : « j’avais des amis sympas dans ma classe ».

Au mois de février, un parent d’élève s’est proposé pour héberger Albert chez lui jusqu’à la fin de l’année scolaire. Ainsi, il a pu travailler dans de meilleures conditions.

Au collège, Albert avait des rendez-vous avec l’assistante sociale. Celle-ci l’a aidé en envoyant aux professeurs des courriers relatant sa situation, en lui conseillant de choisir, dans sa liste de vœux, des lycées avec internat, ou en lui proposant de faire une demande de bourses qui a été acceptée.

Lors des vacances d’été, Albert s’est retrouvé sans logement. Les associations trouvaient des solutions pour trois semaines ou un mois. Il a, par exemple, habité un appartement que prêtait le théâtre de la Foudre à Petit-Quevilly.

En septembre 2017, Albert est rentré en seconde professionnelle, son premier vœu. Grâce à ses bourses, il est interne (du lundi au vendredi). Cependant, pendant les vacances de la Toussaint, il a dû vivre à Malaunay dans une famille faisant partie du Réseau de Solidarité avec les Migrants. Pour les vacances de noël : « je ne sais pas, j’espère qu’une famille va pouvoir m’accueillir. »

Encore maintenant, la situation d’Albert est difficile et compliquée. Il semble qu’il apprécierait être plus indépendant après tout ce qu’il a enduré. S’il obtient son baccalauréat Albert aimerait continuer ses études, mais il m’explique : « Je suis à l’internat parce que j’y suis obligé. Je préférerais aller à l’hôtel et à l’école tous les jours. Après, je vais me chercher un travail, il faut que je travaille pour subvenir à mes besoins. » S’ajoute à cela le fait qu’il n’est pas accompagné, il a laissé toute sa famille en Guinée : « Ma famille me manque. Mais maintenant, j’ai des contacts avec ma tante, mes frères, par internet. »

Finalement, Albert dit qu’il espère toujours que ça se passe mieux, il y croit. Il me raconte : « Je souhaite retourner en Guinée. Si j’ai mes diplômes ici et si en Guinée il y a eu des changements de régime, parce que là-bas c’est compliqué, il y a trop de souffrance. S’il y a eu des changements, je veux bien y retourner, aller y travailler. »

Comme de nombreux mineurs isolés (mineurs étrangers non européens, non accompagnés) Albert peut obtenir une carte de séjour à sa majorité, même si son entrée sur le territoire est irrégulière. Il doit faire sa demande en préfecture. Lorsque le mineur est confié à l’ASE au plus tard à 16 ans, sous certaines conditions, la carte lui permet de poursuivre des études ou d’exercer une activité professionnelle. Un mineur confié entre 16 et 18 ans à l’ASE peut aussi être admis au séjour mais il s’agit d’une régularisation exceptionnelle et non d’un droit automatique. C’est donc une démarche plus compliquée, et il est alors plus difficile d’obtenir la carte (3).

* Les prénoms des jeunes gens que j’ai rencontrés ont été changés volontairement afin de préserver leur anonymat.

(1) source : http://www.prefectures-regions.gouv.fr/normandie/Grands-dossiers/Accueil-de-migrants-en-Normandie

(2) source : http://www.un.org/apps/newsFr/storyF.asp?NewsID=38702#.WgC_WkdFcW0

(3) source : https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/

Centres d’Accueil et d’Orientation (CAO) : Structure d’hébergement temporaire mise en place en octobre 2015 par la France pour accueillir des migrants et faire face à la crise migratoire en Europe (plus précisément au démantèlement de la Jungle de Calais). Appartenant à l’État, ces structures ont pour but d’accueillir les migrants, de les accompagner dans leurs démarches de demande d’asile afin de pouvoir leur proposer une place dans un Centre d’accueil de demandeurs d’asile, plus stable et plus adapté aux demandeurs d’asile.

Le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) : Ce programme de l’ONU a pour objectif de protéger les réfugiés, de leur trouver des solutions durables et de veiller à l’application de la Convention de Genève sur les réfugiés (1951).

Aide Sociale à l’Enfance (ASE) : politique sociale menée dans le cadre de l’action sociale et de la protection de l’enfance. En général gérée par des associations, les missions peuvent être réalisées par des services publics.

Médecins du Monde : Un mouvement international indépendant, constitué de militants actifs et de professionnels de santé, qui désirent soigner et accompagner le « changement social ». Leur 4 axes d’intervention majeurs : soutien aux victimes des crises et des conflits, promotion de la santé sexuelle et reproductive, réduction des risques, et soins aux populations migrantes et déplacées.

Fin du premier épisode.

Vous pourrez découvrir les portraits de Bérénice* et André* très prochainement ! 


88x312 Cet article est placé sous licence Creative Commons

Illustration : Annette Dubois, Refugees welcome (CC BY-NC 2.0).

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